Une araignée au plafond

UNE ARAIGNÉE AU PLAFOND
 


La poignée crisse un peu lorsqu'on l'actionne, comme toujours. Personne n'y a dormi depuis que je suis partie. Je fais l'inventaire, tout est en place. Les murs ont été repeints mais je peux sans aucun effort voir ma chambre telle qu'elle était quand on s'est connues, avec ses rayures jaunes et rouges, couleurs si lumineuses qui me faisaient toujours croire que j'avais oublié d'éteindre la lumière. Là, ma bibliothèque, remplie de livres que je connaissais par cœur. Ici, la cheminée, décorée des traces de pas d'un mystérieux félin, peintes par ma grand-mère. Mais surtout, le plafond.

Petite, ma chambre était remplie de jouets, mais, comme de nombreux enfants, je n'avais pas besoin de grand-chose pour inventer les histoires les plus folles. Tantôt chanteuse, tantôt écrivain, tantôt parcourant le monde, mais toujours carrière à succès, j'ai passé des heures à imaginer mon futur de femme épanouie, dès la lampe de chevet éteinte. Car c’est à cet instant que tout se mettait en marche : mon plafond devenait écran, et mes yeux, projecteurs. Pendant que les images se succédaient à toute vitesse, j'y ajoutais une bande son et de nombreux dialogues qui prenaient naturellement forme, m'inspirant largement des films que je voyais, de telle scène à laquelle j'avais assisté dans la journée, ou telle discussion entre adultes lors du déjeuner familial. Je me faisais mon cinéma.

Un jour, mon lit d'enfant se vit remplacé par une de ces mezzanines qui étaient devenues furieusement à la mode. Alors je me suis retrouvée au plus près de mes rêves, pouvant presque les toucher du doigt.
Puis les années ont passé. J'ai grandi, me rapprochant des plafonds de tous les appartements que je visitais. Lorsque j'ai atteint ma taille actuelle (ndlr: un bon mètre soixante-quinze) et qu'on m'a demandé de donner la première impulsion à ma vie professionnelle, j'ai cru choisir ma voie par élimination : une école de photographie.

Faux. A présent, j'ai compris que c'est là, dans cette petite chambre aux murs jaunes et rouges, que, bien installée, volets fermés et yeux grands ouverts, je me prédestinais déjà à cette passion pour l’image qui est devenue mon métier.





 

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